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« Le lien est une connaissance (limitée). Une voie spirituelle traditionnelle authentique est une voie de connaissance, mais pas dans le sens habituel du terme. En général quand nous employons le terme connaissance, c’est pour décrire l’opération de notre esprit qui collectionne des informations, toujours plus pointues, sur les sujets qui l’intéresse. Cette façon d’aborder la connaissance tend notre esprit vers un objectif. Il veut saisir le plus d’objets informatifs possibles pour élaborer des concepts et former des certitudes, opération qu’il affectionne particulièrement. Après tout, c’est sa fonction naturelle. Mais nous développons un attachement si fort à ces points de vue conceptuels que nous ne sommes plus capable de les laisser disparaître une fois formulés. Ils finissent par former une sorte de trame complexe qui agit comme un filtre. Sans que nous en ayons conscience ce filtre s’interpose de plus en plus entre la réalité et notre perception. Il appauvri notre vision car il a tendance à la réduire à un discours. Et comme notre esprit est hyperactif, et extrêmement entrainé à rebondir d’un concept à un autre, d’une certitude à une autre, la trame qu’il tisse en continu se densifie, rendant le filtre de plus en plus opaque. Sa puissance d’interférence devient si forte que l’on finit par vivre au niveau superficiel de notre discours. Nous sommes comme coupés du réel, nous ne savons plus regarder le monde, nous le pensons. Notre regard devient grossier, répétitif et monotone parce qu’il est envahi par notre discours. Contraints à être dans une quête perpétuelle de nouveaux horizons, ayant perdu l'accès à la réalité, nous nous retrouvons dans un état de dessèchement, et d’ennui où l’on se sent de moins en moins vivant. Nous croyons que plus de savoirs, plus de découvertes vont pouvoir combler la sensation qu’il nous manque quelque chose pour goûter le bonheur d’être en vie. Mais se perdre dans une quête extérieure ne fait que nous éloigner de notre vérité et de ce que l’on cherche véritablement. Notre élan naturel vers la félicité a été détourné, il s’est dirigé vers l’acquisition d’objets extérieurs qui nous enchainent à une recherche incessante, voire obsessionnelle de nouveautés. Personne ne nous a jamais appris à aller dans une autre direction, vers l’intériorité. Sur une voie spirituelle authentique, la connaissance correspond à un mouvement d’arrêt où on ose rester nu face à ce qui est, sans chercher autre chose. On ose ouvrir les yeux, écouter, toucher, sentir ce qui est là, à portée de main, sous nos yeux, à chaque instant. Mais l’habitue de nous diriger vers l’extérieur nous fait aborder la quête spirituelle avec le même mouvement avide de préhension vers des objets externes. On se trompe en imaginant qu’il s’agit là aussi d’acquérir des informations, afin de se construire une nouvelle panoplie de concepts. Nous sommes à nouveau piégés par nos idées qui vont déformer nos expériences mystiques, valider nos nouveaux idéaux et ainsi contribuer à les consolider. Finalement nous expérimentons ce que nous savons, ce que nous croyons. Nos expériences sont de plus en plus fabriquées, elles deviennent répétitives et grossières. Elles ont eu des débuts spontanés, fulgurants mais notre besoin de saisir, de stocker leur a volé leur fraîcheur, les réduisant à de pâles répliques. La connaissance directe correspond à une investigation patiente et profonde, une observation fine, un questionnement honnête de tout ce que nous croyons savoir pour arriver à une connaissance de première main. C’est une compréhension directe et fraîche. Elle se découvre dans l’instant, car elle ne provient d’aucun concept. Pour accéder à une telle connaissance qui reste dans un état d’ouverture, de découverte perpétuelle, il est nécessaire d’interroger sans cesse les évidences, tout ce que l’on prend pour acquis, pour découvrir la réalité au delà de tout savoir. C’est un exercice à faire régulièrement, tout au long de sa vie, car notre propension à former du concept est massive. Nous pouvons, par exemple, commencer par nous poser la question suivante « Qu’est-ce que mon corps ? » et essayer d’y répondre par nous-mêmes sans aucune référence. Car quand nous disons « mon corps », savons nous vraiment ce qu’il est en dehors de l’idée que nous en avons ? Notre idée « corps » s’est incarnée dans des sensations de densités, de tensions, de rigidités. Ces différents ressentis sont clairement localisés et définis. Ils renforcent et participent à la croyance d’un corps comme étant une entité séparée et autonome sur laquelle peut aisément se greffer l’idée d’être une personne. Plus nous nous focalisons sur ces sensations de tensions et de raideurs, plus nous entretenons d’histoires à leurs sujets, plus l’identification s’intensifie. Pace que ce que la personne aime, c’est des sensations limitées, localisables, auxquelles elle peut clairement s’identifier. Un ressenti précis est sécurisant, il permet de valider l’imposture de l’ego qui pense exister en tant qu’entité individuelle. Mais si nous entrons dans un contact direct et sans intention avec la sensation, elle peut se déployer presque sans fin. Quand nous la laissons vivre en nous-mêmes sans la saisir personnellement, sans la commenter ou la juger, elle devient une masse diffuse qui se dilate dans l’espace. Une sensation qui perd son aspect solide et rigide, devient de plus en plus difficile à localiser et à saisir pour de lui coller une histoire dessus. L’échafaudage de notre identification personnelle, dont la stabilité est garantie par des sensations rigides, commence à perdre son équilibre. Chaque sensation pleinement vécue, sans opération de saisie personnelle, agit comme une puissante onde de choc qui le fait vaciller. Nous expérimentons alors très concrètement que ce que l’on croyait être notre corps est beaucoup plus vaste que l’idée que nous en avons, et qu’il est difficile de le localiser une fois pour toute. Il ne peut être contenu dans un concept invariable car c’est un ensemble de sensations en mouvement perpétuel. C’est un accord frémissant qui connait des vagues d’expansions et de rétractions, dont l’intensité de frémissement peut se déployer à l’infini, parfois de manière très subtile, presque imperceptible, parfois de manière très intense. C’est une symphonie qui se crée instant après instant en harmonie avec les différents courants de la vie, les différents contacts. Là se trouve la réalité du corps, que nous ne pouvons plus enfermer dans un concept, que nous ne pouvons plus définir comme un objet séparé de l’environnement. Un corps qui n’a plus de dimension fixe, de localisation rigide et qui peut englober l’univers. L’investigation continue avec notre esprit pour découvrir en quoi consiste le processus des pensées. Notre première découverte, va être le rythme infernal des pensées, l’aspect hystérique de notre esprit. Après cette première constatation, nous allons nous apercevoir que les pensées ont différentes qualités. Il y a les pensées discursives et les pensées fonctionnelles. Les pensées neuves et les pensées redondantes, qui se greffent sur les premières, ressassent en boucles et font du bruit. Les pensées qui mènent au silence, qui ne laissent pas de traces et les pensées qui mènent à encore plus de pensées. Dans ce processus d’observation une sorte de décollement a lieu, on est de moins en moins identifiés à nos pensées. Elles perdent petit à petit le pouvoir de nous restreindre. Nous commençons alors à pressentir que nous ne sommes pas réduits à la cacophonie de nos pensées. Nous sommes beaucoup plus vastes et silencieux que ces millions de pensées qui nous traversent en continu tout au long de la journée. Soudain, l’évidence que nous ne sommes pas nos pensées mais la source calme, indifférenciée, au sein de laquelle naissent tous ces mouvements de pensées, fulgure. Une des observations les plus puissantes pour l’écroulement de la sensation égotique est l’attention au processus émotionnel. Dans une attitude d’ouverture totale où il n’y a aucun objectif à atteindre, aucune intention de modifier quoi que ce soit, aucune volonté d’interférer, afin de permettre une observation la moins personnelle possible. C’est-à-dire que l’attention n’est pas mise au niveau de l’histoire liée à l’émotion. Il ne s’agit pas d’analyser ou de trouver pourquoi cette émotion survient. L’attention se déplace pour se situer au niveau purement sensoriel afin d’être en contact avec l’élan pur de l’émotion, dégagée de l’histoire personnelle. Comme si cet élan n’appartenait à personne en particulier. Car pour vraiment observer, comprendre par l’expérimentation directe, nous devons fusionner avec le mouvement émotionnel au point de disparaître en tant que sujet séparé. Notre connaissance des émotions est habituellement limitée car elle reste souvent au niveau de l’analyse conceptuelle. Nous avons tout un fatras de théories sur chaque type d’émotions, qui finalement ne nous aident pas à les vivre. Au contraire, elles alourdissent et entravent l’élan émotionnel, au point de l’empêcher d’accomplir son cycle naturel. Nous avons la mauvaise habitude de penser nos émotions plutôt que de les vivre, aussi leur vérité nous échappe-t-elle. Pour découvrir leur nature véritable il est nécessaire de les laisser vivre en nous, sans interférence volontaire pour les calmer, les réduire, les transformer ou les transcender. Petit à petit l’intuition que nous ne sommes pas réduits à nos émotions, et que nous n’avons donc plus besoin de nous contracter sur elles, va débloquer leur expression réelle. Elles vont alors se révéler comme un élan, au début indifférencié, qui frémit et nous traverse, sans laisser de traces. Elles sont comme des vagues. Elles naissent au fond de l’océan et retournent y mourir. Notre capacité à nous laisser traverser, avec le minimum de résistance, nous mène directement à la sensation de l’arrière-plan, à la source d’où toutes les émotions surgissent et meurent. Elle nous dévoile notre vérité essentielle, ce que nous sommes en amont de toute expression particulière. Par cette investigation patiente et pointue où nous explorons la totalité de ce que nous sommes et de ce qui nous traverse nous allons défaire petit à petit l’illusion qui nous maintenait prisonnier dans un rêve. Finalement nous ne sommes pas ce que nous croyons être même si nous y sommes totalement identifiés. Nous sommes quelque chose de beaucoup plus vaste, d’indescriptible, sans caractéristiques, de non objectivable. Notre nature est silence, frémissement et espace. La connaissance est la reconnaissance de ce qui est là, sous nos yeux, mais qui était voilé par notre connaissance limitée, par notre expérience limitée du temps et de l’espace, par notre expérience individuelle limitée, et par notre limitation dans l’attachement. Il s’agit donc d’une connaissance de première main, issue d’une expérimentation directe, et d’un contact sans filtres conceptuels avec le réel. C’est un mouvement de retour vers le cœur de notre être, dans la moelle du réel, pour découvrir ce que l’on est fondamentalement. Pour cela nous devons prendre conscience des innombrables histoires que nous entretenons au sujet de notre personne, de notre corps, et de nos émotions. Faire face à nos attachements. Une voie traditionnelle nous invite à laisser se dissoudre l’enveloppe qui recouvre le noyau de notre être. Elle nous emmène vers le dénuement, où nous osons abandonner nos protections et nos défenses pour plonger sans retenue et sans résistance dans le courant de la vie. C’est un face à face très authentique avec nous-mêmes, au sein duquel nous ne pouvons plus jouer la comédie ni prétendre autre chose que ce qui est là. Nous ne pouvons plus nous cacher, fuir ou nier ce qui est là. Cela peut être déroutant et déconcertant de rencontrer des enseignements traditionnels, parce qu’ils ne nous demandent d’aller nulle part. Au contraire, ils nous proposent de rester ici, avec ce qui est, sans intention de le transformer ou de le parfaire en fonction d’idéaux ou de théories. Ils nous demandent d’abandonner tous nos savoirs limités, et de faire le vide plutôt que de continuer à accumuler. Ils nous invitent à oser rester dans un total « je ne sais pas », en laissant tomber un à un les filtres conceptuels qui opacifiaient notre vision, jusqu’à ce que celle-ci devienne totalement translucide, en parfaite union avec le réel. Car la véritable connaissance ne peut jamais être connue, elle peut uniquement être vécue. C’est-à-dire qu’il ne reste plus personne pour affirmer « je sais quelque chose », « je connais quelque chose ». Il ne reste plus que l’évidence absolue d’Être la connaissance. Plus de division possible. Nous vivons alors un savoir indifférencié qui rassemble les contraires et englobe tous les savoirs particuliers. Un savoir qui ne morcelle plus le monde et qui ne lie à aucune connaissance particulière.
Nov. 2011
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