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92. Marchant, dormant, rêvant, la conscience ayant abandonné tout support, connais-toi en tant que pure présence lumineuse et spatiale.
Marcher, dormir, rêver est alors ma seule pratique. Tout le domaine du rassurant volatilisé, il n’y a plus rien pour étayer l’angoisse. Marcher, dormir, rêver alors que la Shakti illumine chaque instant. L’inconscient lui-même s’ouvre à la spatialité. Il est le fond d’un puits où je descends m’abreuver à toi.

92. Qu’on médite sur son propre Soi en forme de firmament illimité en tout sens. Dès que la conscience se trouve privée de tout support, alors l’Énergie manifeste sa véritable essence.
Le yogin se représente le Soi comme une immensité où rien n’est déterminé ; les sens ne sont point engagés ni la curiosité stimulée ; l’attention ne se disperse plus, puisque rien ne l’attire ni ne la fixe.
Ainsi la conscience se trouve sans point d’appui sur le monde extérieur ; elle  perd ses limites et s’identifie à l’infinité spatiale. (…)

92. Quand on se concentre sur soi-même, sous la forme d'un vaste firmament illimité dans toutes les directions, alors la citti Shakti, libérée de tout support, se révèle elle-même (qui est le Soi essentiel de l'aspirant).
Le ciel sans nuages est le reflet de la conscience sans forme. Lorsque la couleur du ciel est aussi abandonnée, l'objet de perception devient indifférentiable du sujet percevant. La vastitude sans limite de la conscience est ainsi révélée.

 

48. Suppose que ton corps est pure spatialité lumineuse contenue par la peau et accède au sans-limite.
L’amour révèle l'existence de la peau, de la spatialité lumineuse qui me gonfle comme une outre. Lorsque j'explose, je saisis que la Shakti a besoin de l'intégralité de mon espace illimité.

48. On doit considérer la différenciation de la peau du corps comme un mur. Celui qui médite ainsi sur son corps comme s’il ne contenait rien à l’intérieur adhère à l’au-delà du méditable.
Ce verset fait partie d’une série de méditation qui s’efforce de dissocier l’impression habituelle que nous avons de notre corps : soit qu’on s’attache au seul contenu substantiel (os, chair, etc.) soit qu’on ne considère que la peau en tant que mur insensible et externe enveloppant un vide intérieur.
Mais dans l’une comme dans l’autre, les limites du corps s’effacent peu à peu et l’on devient omnipénétrant. On plonge dans le vide pour se perdre dans ce qui transcende l’objet de la méditation, à savoir le sujet méditant.
En effet, lorsqu’on atteint l’intégration cosmique, Shiva n’est plus objet de méditation ou d’adoration mais le pur sujet lui-même.

48. Le yogin devrait contempler la peau de son corps tel un mur (extérieur, inconscient). Il n'y a rien de substantiel à l'intérieur (de la peau); méditant comme cela, il atteint un état qui transcende toute chose méditable.
Dans la perspective ordinaire, la notion d'intérieur et d'extérieur se réfère à la limite de la surface cutanée du corps. Lorsque la sensibilité s'éveille, la division entre l'espace autour du corps et l'espace à l'intérieur du corps disparaît. Le corps et l'espace s'unissent en une seule et même sensation. Tel l'espace intérieur d'une bouteille qui reste identique à lui-même lorsque la bouteille est cassée, l'espace de la conscience est non limité. L'attention, portée successivement à l'intérieur et à l'extérieur du corps, lâche toute prise avant de s'unir à l'indivisible conscience. La conscience est attention.

 

58. Ô Grande Déesse ! Perçois la spatialité de l’Univers et deviens la jarre qui le contient.
Que ton plaisir ne cesse de couler en moi. Maintenant que j'ai connu l'amour, je ne serais jamais plein ni vide de toi.

58. Ô puissante Déesse ! On doit se concentrer intensément sur tout cet univers comme s’il était vide et là même la pensée se résorbe. Alors on devient le vase d’élection de l’absorption en ce vide.
Si, à force de se concentrer, on arrive à se convaincre que l’univers n’est que vacuité, la conscience happée par ce vide cède à un vertige qui la plonge dans l’abîme de l’Unité Shivaïte et s’absorbe dans le vide absolu. Dès qu’un yogin peut réaliser le vide à volonté, sa tendance à l’écartèlement mental disparaît et, ce vide étant le lieu de tout ce qui existe, il obtient la maîtrise de l’univers.

58. Oh grande déesse, le yogi doit se concentrer intensément sur l'idée que cet univers est totalement vide. Son esprit est absorbé dans ce vide. Il devient alors parfaitement prêt pour l'Absorption. Son esprit est absorbé dans sunyatisunya, le vide absolu, qui n'est autre que Shiva.
L'observation du vide prépare l'absorption de l'observateur dans l'observation. Le "je" sujet qui observe est un objet d'observation. Lorsqu'il est à son tour observé, il se meurt dans l'observation. Ne reste que l'observation, libre de l'objet observé et du sujet observant. Si le vide est fixé et transformé en objet d'observation, il perd sa qualité de vide, et devient préhensible. Par contre, le vide habité devient plein. L'expérience du vide se réfère à l'absence du moi. Mais si cette absence devient observable, elle perd sa qualité d'absence et devient alors objet. Lorsque l'objet est abandonné, seul reste le sujet, vision pure, libre du voyant et du vu.

 

33. Vide, mur, quel que soit l’objet de contemplation, il est la matrice de la spatialité de ton propre esprit.
Lorsque j’ai compris en te regardant que tout contact de tes yeux avec la multiplicité du réel était un acte d'amour, mes yeux se sont ouverts à la réalité.

33. Vide, mur, réceptacle suprême, quel que soit l’objet sur lequel on doit se concentrer en suivant un tel ordre, l’excellente Bienfaitrice se résorbe en elle-même.
Le réceptacle le plus haut ne peut être que la pure conscience. A l’image de la conscience indifférenciée ou du vide, un mur nu offre une surface plane sans dessin, de sorte que le grand Vide est bientôt ce qui seul demeure. La pensée recueillie s’absorbe dans ce vide et la donneuse de don par excellence, la Kundalini, repose tranquille en elle-même dans le brahmarandhra.

33. De cette manière, quels que soient les objets successifs sur lesquels est posée l'attention, que ce soit le vide, un mur, ou une excellente personne, cette attention est absorbée par elle-même dans le suprême, et offre le plus haut des dons.
L'attention posée sur un objet amène tôt ou tard l'abandon de l'objet, et l'émergence dans l'attention elle-même, qui n'est autre que conscience, silence, présence. La pratique de l'attention dirigée est un outil destiné à apaiser l'activité mentale. Tel le fond du lac qui n'apparaît que lorsque l'eau est calme, la nature de ce que nous sommes ne peut se révéler qu'à travers un esprit silencieux. Un esprit silencieux est celui qui a réalisé que le chercheur est le cherché. Tout mouvement projectif est alors abandonné. Les énergies sont ramassées en elles-mêmes, et réalisent la toute disponibilité.

 

76. En été, lorsque ton regard se dissout dans le ciel, clair à l’infini, pénètre dans cette clarté qui est l’essence de ton propre esprit.
Au cœur du visible, le regard apaisé découvre l’invisible. Lorsque le ciel entier entre dans mon regard, l’intuition libérée se détend dans l’espace.

76. Le regard doit être fixé sur une portion d’espace qui apparaît tachetée sous le rayonnement du soleil, d’une lampe, etc, c’est la même que resplendit l’essence de son propre soi.
Les tâches de lumière et d’ombre prêtent une certaine confusion à la vision ; les contours des choses se fondent les uns dans les autres et le monde ambiant.

76. L'on devrait fixer le regard sur une portion de l'espace qui apparaît bigarré avec les rayons du soleil, d'une lampe, etc. À ce même endroit, la nature du Soi essentiel se manifestera elle-même.
Lorsque le regard perd sa tendance préhensive, la compréhension émerge que le bonheur n'appartient pas à l'objet. Dans cet abandon de la saisie, la grâce propre à la nature du sujet se révèle.

 

80. En fixant le regard sans cligner sur un galet, un morceau de bois, ou tout autre objet ordinaire, la pensée perd tout support et accède rapidement à Shiva/Shakti.
Un jour, tu as déposé un galet devant moi, et tu m’as demandé de le regarder jusqu’à ce que je sente l’espace en moi.

80. Ayant fixé les yeux sans cligner sur un objet à forme grossière et si l’on prive la pensée de tout support, l’on parviendra sans tarder à Shiva.
Les yeux rivés sur un objet, le yogin ne le perçoit qu’à l’intérieur de soi tant il est absorbé en lui même*. La pensée parfaitement recueillie ne prend plus appui sur la chose et ne l’extériorise plus en faisant d’elle un objet perceptible. C’est afin de découvrir ou de retrouver l’état mystique d’absorption dont cette fixité du regard est l’expression, que l’on conseille de regarder longtemps et sans cligner un objet quelconque. Lorsque la pensée perd sa tendance à la dualité et que l’objet s’efface, alors on s’immerge dans l’essence de Shiva, son propre fond. On peut en effet, d’après Abhinavagupta « jouir d’une pleine et parfaite vision, même à l’occasion d’un pot ». Il suffit que cette vision intuitive embrasse toutes les portions de la chose simultanément.
* Les yeux dirigés vers l’extérieur ne doivent absolument pas cligner et le véritable objet de la méditation doit être à l’intérieur.

80. Ayant fixé son regard sans ciller sur un objet grossier, dirigeant son attention à l'intérieur, et rendant ainsi son esprit libre de toute forme-pensée, l'aspirant acquiert sans délai l'état de Shiva.
La méditation n'est pas une concentration. La concentration requiert un effort dirigé vers un but. Elle est utilisée dans différentes pratiques méditatives afin de permettre une focalisation d'énergie et de lutter contre la dispersion mentale. La méditation avec objet maintient une forme subtile de tension, dans laquelle l'attention est posée sur un objet de perception. Elle pérennise donc la croyance d'un but à atteindre. La méditation sans objet est un complet abandon de toute forme de préhension. Elle est attention pure. C'est en son coeur que la réalité ultime se révèle.

 

Extrait de "Tantra Yoga, le Vijñänabhaïrava tantra", traduit et commenté par Daniel Odier - © Albin Michel, 1998

Extrait de "Le Vijñäna Bhaïrava", traduit et commenté par Lilian Silburn- © Editions E. De Boccard, Paris 6e - 1999

Extrait de "Vijñäna Bhaïrava, la Divine Conscience", traduit et commenté par Dr Jean-Marc Mantel - © Editions Recto-Verso - 2002